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Compte-rendu du 23 janvier sur le thème du « temps »

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Groupe de travail n°2

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Contexte de la rencontre

\n \n La séance consacrée au temps s’inscrit dans le cycle de travail du groupe « Le Parvis » aux Bernardins, après une rencontre inaugurale dédiée à l’espace. \n Elle avait pour ambition d’examiner la place accordée au temps présent et à la gratuité dans la vie spirituelle, personnelle et sociale, \n et d’explorer comment une juste gestion du temps peut inspirer des propositions de politique publique à la lumière de la doctrine sociale de l’Église.\n \n \n Les intervenants ont articulé réflexion théologique, témoignages personnels et analyses économiques, sur fond de préoccupations contemporaines : \n captation du temps par les écrans, inégalités d’accès au temps libre, interrogations sur la redistribution des gains de productivité liés à l’intelligence artificielle.\n \n\n

Intervention d’un responsable religieux

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Présence et régulation personnelle

\n \n La réunion s’est ouverte sur une méditation sur le présent comme lieu décisif de la vie spirituelle et de l’équilibre psychique. \n L’importance de la présence réelle dans la vie de prière et de la pratique quotidienne a été soulignée comme régulateur personnel, \n capable de recentrer la personne et de l’aider à habiter pleinement le temps qu’elle vit.\n \n \n L’incapacité à demeurer dans le présent a été mise en lien avec diverses formes de dérèglement attentionnel et psychologique – dispersion, anxiété, \n fuite dans les écrans ou dans une planification permanente – qui empêchent de recevoir le temps comme un don plutôt que comme une succession d’obligations.\n \n\n

Les « 96 quarts d’heure » et la captation du temps

\n \n Pour rendre concrète la question du temps disponible, l’orateur a proposé la métaphore des « 96 quarts d’heure » quotidiens, \n correspondant aux 24 heures de la journée.\n \n \n Cette image permet de visualiser comment les écrans, le travail, les contraintes domestiques et les multiples distractions occupent progressivement ces unités de temps, \n au détriment de la gratuité et de la liberté intérieure. L’impact des écrans sur le sommeil et l’attention a été particulièrement souligné : \n plus le temps gratuit se réduit, plus la personne perd en liberté réelle et en efficacité, y compris dans ses tâches utilitaires.\n \n \n Dans ce contexte, l’orateur a plaidé pour la mise en place d’une pratique quotidienne de gratuité sous la forme d’un quart d’heure offert gratuitement par jour, \n soit 1/96e du temps. Ce moment de gratuité peut prendre la forme, par exemple, d’un quart d’heure de prière ou de méditation, \n envisagé comme un exercice concret de reconnexion à soi, aux autres et à la dimension spirituelle de l’existence, \n et comme un moyen de stabilisation intérieure dans un environnement fortement sollicitant.\n \n\n

Gratuité, grâce et transformation du cœur

\n \n La discussion a ensuite approfondi la notion de gratuité et de grâce. Recevoir le don spirituel n’a pas été présenté comme un simple réconfort, \n mais comme une véritable transformation du cœur permettant à la personne de devenir à son tour un « être de gratuité ».\n \n \n L’orateur a insisté sur le pardon, la conversion intérieure et la fidélité à une pratique quotidienne (prière, adoration, silence) \n comme autant de chemins concrets par lesquels cette gratuité peut irriguer l’ensemble de la vie quotidienne et relationnelle.\n \n\n

Proposition civique : deux heures hebdomadaires de gratuité

\n \n À partir de cette réflexion, le débat a glissé vers une proposition à la fois civique et politique : \n encourager, voire instituer, pour chaque citoyen, deux heures hebdomadaires d’engagement associatif ou social gratuit, \n comme manière de recréer du lien social et de traduire la gratuité en bien commun.\n \n \n Cette idée a été présentée comme une mesure potentiellement fédératrice, pouvant recouvrir des formes diverses – bénévolat associatif, soutien local, \n présence auprès des plus fragiles, engagement dans des structures de quartier.\n \n \n Les participants ont toutefois immédiatement soulevé plusieurs questions sur cette proposition de don de temps obligatoire, \n questionnant aussi bien sa gratuité réelle que sa mise en œuvre : articulation avec les dispositifs existants, références à certaines expériences étrangères, \n risque de surcharge pour des publics déjà vulnérables, nécessité de structures d’accueil adaptées, d’incitations publiques et de garde-fous \n pour éviter qu’une telle obligation ne se transforme en contrainte supplémentaire pour ceux qui disposent déjà de peu de marges de manœuvre.\n \n\n

Don, réception et dignité

\n \n L’idée a été développée que le « scénario social » suppose simultanément un cadre de règles et une capacité à agir avec dignité \n en offrant sa présence et son soutien aux autres. \n Il a été insisté sur la double posture de celui qui donne et de celui qui reçoit, en rappelant que la dignité de chacun est engagée des deux côtés : \n ne laisser personne sur le bord du chemin suppose aussi d’accepter de recevoir et de se reconnaître vulnérable.\n \n \n Le scoutisme a été mobilisé comme illustration de cette dynamique : c’est en donnant que l’on reçoit, \n et l’ouverture à l’autre contribue à enrichir la personne elle‑même. \n Une répartition pratique du temps a été évoquée, par exemple 1 h 30 pour donner et 1 h 30 pour recevoir chaque semaine, \n afin de structurer de manière concrète cette dynamique de gratuité réciproque.\n \n\n

Tension entre développement personnel et altruisme

\n \n Un participant est revenu sur la tension, très présente dans la culture contemporaine, entre les discours de développement personnel – \n qui invitent à un recentrage sur soi – et l’appel à se dépasser pour aller vers les autres. \n Il a pointé des dérives égoïstes lorsque le souci légitime de soi n’est plus ordonné au don, \n et a interrogé la compatibilité entre certains discours de « self‑care » et la sortie de soi requise par la charité ou, plus largement, par l’altruisme.\n \n \n Cette interpellation a ouvert un échange sur la manière de concilier une juste attention à soi (santé mentale, équilibre de vie) \n et l’exigence de gratuité et de service, sans tomber ni dans l’épuisement ni dans le repli.\n \n\n

Vertus, prière et écoute

\n \n Il a été rappelé que les grandes vertus de la tradition spirituelle – foi, espérance et charité – sont d’abord des dons reçus, \n auxquels l’être humain est appelé à répondre.\n \n \n Dans cette perspective, la prière a été décrite moins comme une activité à remplir que comme une écoute, \n qui suppose une certaine vulnérabilité, à rebours de l’orgueil qui cherche à tout maîtriser.\n \n \n La rareté de la véritable écoute dans les relations humaines ordinaires a été soulignée – \n « qui nous écoute vraiment ? Qui écoutons‑nous vraiment ? » – et il a été montré en quoi cette dimension d’écoute, \n qui demande du temps gratuit, constitue un enjeu central pour la qualité des liens sociaux et communautaires.\n \n\n

Critique sociale : marchandisation du sens et instrumentalisation du religieux

\n \n La discussion s’est ensuite élargie à une critique plus sociale et géopolitique. \n Un intervenant a dénoncé la marchandisation du sens par le consumérisme contemporain (marques, objets technologiques) \n et le recours à des identités protectrices comme refuge face à l’angoisse. \n Il a mis en garde contre les risques d’une fusion du religieux et du politique, \n ainsi que contre l’usage possible des réseaux sociaux par certains leaders à des fins autoritaires.\n \n \n Dans ce contexte, les institutions religieuses ont été perçues comme pouvant jouer un rôle spécifique : promouvoir le bien commun au‑delà des frontières nationales, \n résister aux tentatives d’instrumentalisation et proposer une parole qui échappe aux logiques purement identitaires ou nationalistes.\n \n\n

Intervention d’un dirigeant d’entreprise

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Le temps comme ressource égale mais finie

\n \n Dans une seconde partie, un dirigeant d’entreprise a proposé une réflexion plus anthropologique et économique sur le temps. \n Il a affirmé que chacun dispose, en droit, de la même quantité de temps – une vie limitée en années, 24 heures par jour – \n ce qui fait du temps la ressource rare ultime, plus fondamentale encore que l’argent.\n \n \n En pratique, des différences existent (temps de sommeil, conditions de vie, environnement), mais elles restent limitées en proportion : \n l’enjeu central devient la décision consciente d’allouer ce temps en fonction de ses priorités.\n \n \n Le temps a été comparé à l’argent : les inégalités patrimoniales sont immenses, alors que l’égalité de principe devant le temps demeure relativement forte. \n Cette observation a servi de base à un argument central : bien gérer son temps, c’est en réalité choisir sa vie et construire son bonheur, \n plutôt que subir un agenda dicté uniquement par les contraintes externes.\n \n\n

Liberté, responsabilité et arbitrages quotidiens

\n \n Le dirigeant a développé l’idée que la liberté temporelle implique une responsabilité individuelle accrue. \n Il n’existe pas d’allocation universellement « bonne » du temps : celle‑ci doit être alignée sur les objectifs personnels (familiaux, professionnels, spirituels).\n \n \n Chacun a été décrit comme un « trader » de son propre temps, prenant en permanence des arbitrages (par exemple, choisir de participer ou non à une réunion) \n qui reflètent, explicitement ou non, l’échelle de ses priorités réelles. \n Des exemples concrets – parcours de vie contrastés, choix de vie contemplative ou de carrière – ont illustré comment des objectifs très différents \n conduisent à des allocations de temps tout aussi différentes, sans hiérarchie de valeur a priori.\n \n \n Des règles de vie structurées ont été évoquées comme exemple d’allocation prescriptive du temps ordonnée à un but spécifique. \n À l’opposé, l’intervenant a mis en garde contre le risque de « near‑life experience », \n ce regret ultime de ne pas avoir vécu la vie que l’on aurait souhaitée, faute d’avoir utilisé son temps en cohérence avec ses aspirations profondes.\n \n\n

Temps de travail, jours fériés et gains de productivité

\n \n La discussion a ensuite abordé les politiques du temps de travail. \n Un participant a évoqué le débat public sur les jours fériés comme révélateur de certaines incohérences collectives. \n L’intervenant a rappelé quelques ordres de grandeur : deux jours fériés représentent environ 1 % du temps travaillé, \n alors que le passage à une réduction significative de la durée hebdomadaire avait constitué une baisse de plus de 10 % du temps de travail.\n \n \n Il a invité à relativiser certains débats largement médiatisés et à se concentrer sur les véritables leviers économiques et sociaux. \n Dans ce cadre, le rôle de l’intelligence artificielle a été abordé : dans certains secteurs, \n les gains de productivité potentiels sont estimés autour de 20 %.\n \n \n Trois options de redistribution ont été esquissées : bénéfice pour les actionnaires, réduction du temps de travail payé pour les salariés, \n ou baisse des coûts pour les clients. \n Le choix entre ces options a été présenté comme un choix politique majeur, \n qui engage une certaine vision collective du rapport au temps de travail et au temps libre.\n \n\n

Inégalités d’accès au temps et rôle de la puissance publique

\n \n Plusieurs participants ont souligné que, dans les faits, l’accès au temps libre est fortement corrélé au revenu : \n les plus aisés peuvent « acheter » du temps (par la délégation de certaines tâches ou des services d’aide), \n tandis que les plus fragiles subissent leur temps, pris dans la précarité, l’urgence et l’impossibilité de planifier.\n \n \n La précarité modifie profondément l’expérience du temps, réduisant la capacité de se projeter et d’allouer le temps selon ses propres souhaits. \n Dans ce contexte, le groupe a discuté du rôle de l’État pour contribuer à restituer de la liberté temporelle aux plus vulnérables : \n dispositifs de protection sociale, qualité des services publics, accompagnement personnalisé, politiques de soutien aux aidants et aux familles.\n \n \n La pyramide de Maslow a été proposée comme cadre d’analyse pour réfléchir à l’allocation du temps en fonction des besoins fondamentaux \n (sécurité, subsistance, appartenance), en rappelant que la responsabilité individuelle ne peut s’exercer pleinement \n que lorsque ces besoins de base sont raisonnablement assurés.\n \n\n

Intervention d’une intervenante en philosophie et doctrine sociale

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Approches philosophiques et doctrine sociale

\n \n En conclusion, une intervenante a proposé une mise en perspective philosophique du rapport au temps à travers plusieurs grandes références. \n D’abord, la tradition aristotélicienne, pour laquelle le temps est mesure du mouvement et indissociable de la vie de la cité, \n ce qui invite à penser le temps comme une réalité politique autant qu’individuelle. \n Ensuite, une lecture inspirée de Pascal éclaire le rôle du divertissement comme fuite hors de soi et refus d’affronter la finitude, \n soulignant ainsi les dérives possibles d’un usage du temps tourné vers la distraction permanente. \n Enfin, une référence à Nietzsche, avec la figure du « dernier homme », met en garde contre un présentisme absolu, \n où l’être humain, enfermé dans l’instant, perd toute profondeur, toute tension vers l’avenir ou vers une dimension de dépassement.\n \n \n Ces éclairages philosophiques entrent en résonance avec les deux interventions précédentes, \n en mettant en tension deux approches du temps : d’une part, une logique d’allocation rationnelle orientée vers des objectifs, \n et d’autre part, une logique de gratuité et de disponibilité. \n Cette tension traverse l’ensemble des discussions : comment articuler efficacité, maîtrise et performance avec des temps gratuits, \n non productifs mais essentiels à l’équilibre personnel et collectif ?\n \n \n La doctrine sociale de l’Église a ensuite permis de dégager des pistes plus concrètes, \n en rappelant que le temps humain est à la fois inscrit dans une finitude et ouvert à une dimension de sens. \n Elle insiste notamment sur la nécessité de sanctuariser certains temps structurants — repos dominical, fêtes, liturgie — \n qui permettent de rompre avec la logique utilitariste et de redonner une respiration à l’existence. \n Elle invite également à prendre en compte les âges de la vie, en reconnaissant la valeur propre de périodes non productives \n (enfance, vieillesse, vulnérabilité), ainsi que l’importance du don de soi et de la gratuité comme conditions d’un accomplissement humain authentique.\n \n \n Dans cette perspective, plusieurs axes de réflexion pour les politiques publiques émergent : \n mieux protéger les temps de repos, repenser l’organisation du travail à l’aune des transformations technologiques, \n soutenir les familles et les moments clés de la vie, \n mais aussi reconnaître et encourager les engagements gratuits (bénévolat, vie associative) comme éléments essentiels de cohésion sociale. \n Plus largement, il s’agit de réinterroger collectivement le sens donné au temps, \n afin de sortir d’une logique exclusivement productive et de restaurer un équilibre entre performance, relation et gratuité.\n \n\n \n La séance s’est conclue sur des remerciements et l’invitation à poursuivre le travail du groupe, \n plusieurs participants soulignant que d’autres dimensions (notamment la gestion européenne du temps de travail et des congés) \n pourraient faire l’objet de rencontres ultérieures.\n \n\n

Principales lignes de force dégagées

\n \n- \n Le présent et la gratuité apparaissent comme des régulateurs centraux de la vie spirituelle et psychique, \n à travers la pratique régulière et des temps courts mais récurrents de gratuité personnelle.\n \n- \n La métaphore des « 96 quarts d’heure » met en lumière la captation du temps par les écrans et les activités contraintes, \n ainsi que la nécessité de préserver des plages de temps gratuit pour la liberté intérieure.\n \n- \n La dynamique du don et de la réception est au cœur de la dignité humaine : donner et recevoir du temps, de l’attention et de la présence, \n avec des propositions concrètes (deux heures hebdomadaires de gratuité associative, équilibre entre temps donné et temps reçu).\n \n- \n Le temps est présenté comme une ressource rare ultime, plus égalitaire que l’argent mais très inégalement vécue : \n une bonne gestion du temps est assimilée à un véritable choix de vie, \n tandis que la précarité rend le temps subi plutôt que choisi.\n \n- \n Les gains de productivité, notamment liés à l’IA, posent des choix de redistribution décisifs (actionnaires, salariés, clients) \n qui engagent une vision politique du temps de travail et du temps libre.\n \n- \n La doctrine sociale de l’Église, conjuguée à des approches philosophiques classiques, \n offre un cadre pour penser des politiques publiques du temps : repos, rythmes de vie, soutien aux plus vulnérables, \n valorisation de la gratuité et du lien social.\n \n \n\n\n\n\n