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Compte-rendu de la rencontre du 5 décembre sur le thème de « l’espace »

\n\n\n\n\n\n \n\n Groupe de travail n°1 : M. R., M. M., E. S. \n\n Intervenant : P. O. de G. \n\n

Contexte de la rencontre

\n\n \n La séance consacrée à « l’espace » inaugure les ateliers de réflexion des groupes de travail du Parvis. \n Elle vise à considérer l’espace comme un concept structurant, décliné en espace matériel, numérique et \n symbolique, à la lumière de la doctrine sociale de l’Église, afin de préparer des recommandations à \n destination de la puissance publique en vue notamment de l’élection présidentielle française de 2027. \n \n\n \n Les organisateurs rappellent d’emblée que la réunion ne cherche pas à développer une théorie exhaustive \n de l’espace, mais un cadrage : mettre sur la table des faits, des tendances et des concepts permettant de \n structurer la réflexion. Celle-ci se déploie en deux temps : un ancrage théologique dans la doctrine \n sociale de l’Église, assuré par le père O. de G., puis une présentation thématique pour dégager des \n pistes de recommandations. L’horizon explicitement visé est la formulation de propositions concrètes, \n inspirées par la doctrine sociale, qui tiennent compte en priorité des plus pauvres et des plus fragiles. \n \n\n

Intervention du P. O. de G.

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Lecture théologique : incarnation et « espaces ouverts »

\n\n \n Dans un premier temps, le père O. de G. propose une lecture théologique des mutations de l’espace à \n partir de l’incarnation. Il rappelle que l’espace, en tant que tel, est peu développé comme catégorie \n explicite dans la doctrine sociale de l’Église, mais qu’il traverse de nombreuses thématiques. Partant \n de la foi en un Dieu omniprésent, capable d’habiter tous les lieux, sans qu’aucun soit hors de sa portée, \n il souligne que cette omniprésence est pour les chrétiens un motif d’espérance : aucun espace, qu’il soit \n matériel, numérique ou symbolique, n’est définitivement fermé à la présence de Dieu. \n \n\n \n L’incarnation du Verbe, présenté dans la tradition médiévale comme verbum abbreviatum \n (le Verbe « abrégé », condensé, contracté dans un lieu), inaugure une façon singulière d’habiter un lieu. \n À partir de la symbolique du tombeau, lieu fermé d’isolement absolu, transformé par la Résurrection en \n espace ouvert, il propose une clé de discernement : distinguer les espaces fermés (isolement, ghettos, \n accaparement) et les espaces ouverts (proximité, voisinage, relations ajustées). \n \n\n \n Pour un théologien, explique-t-il, l’espace (qu’il soit matériel, symbolique ou numérique) peut être \n compris comme une capacité à recevoir la présence de Dieu et à permettre la relation : proximité, \n voisinage, mise en relation du corps, de l’âme et de l’esprit. Cette grille de lecture « espaces fermés / \n espaces ouverts » est proposée aux participants comme fil conducteur pour relire la doctrine sociale de \n l’Église et éclairer les transformations contemporaines. \n \n\n

Intervention de M. R.

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L’espace matériel : urbanisation, mobilité, artificialisation

\n\n \n La première partie de la séance propose un panorama des grandes mutations de l’espace en France. \n Sur l’espace matériel, les participants reviennent sur le passage, en un siècle, d’une civilisation rurale \n à une civilisation urbaine : l’urbanisation a doublé et la ville est devenue le principal lieu \n d’interaction avec le monde, au prix d’une artificialisation accrue des milieux. Le rapport à l’espace \n se transforme également par l’augmentation spectaculaire de la mobilité : le rayon d’action quotidien \n moyen est passé d’environ 4 km au début du XIXe siècle à près de 52 km aujourd’hui, alors même que le \n budget de temps de transport reste stable autour d’une heure par jour. L’essor du tourisme de masse \n illustre cette dilatation de l’horizon spatial, avec une moyenne annuelle de kilomètres parcourus par \n personne passée de quelques centaines à près de 7 600 entre 1950 et 2019. \n \n\n \n Les infrastructures de transport jouent un rôle déterminant dans ces mutations. Le fret a glissé du rail \n vers la route : alors que le train assurait autrefois environ deux tiers du transport de marchandises, \n il n’en représente plus qu’environ 10 %, la route devenant dominante, structurée par de vastes hubs \n logistiques qui reconfigurent les territoires. Le parc automobile a bondi de 6 à près de 40 millions de \n véhicules depuis les années 1960, tandis que les voitures ont gagné en poids et en taille : on déplace en \n moyenne 1,2 tonne de métal pour transporter une seule personne. Ces évolutions contribuent à l’extension \n et à la fragmentation de l’espace habité, avec une empreinte écologique marquée.\n \n\n \n La question de l’artificialisation des sols est également au cœur des échanges. Les données présentées \n montrent que l’artificialisation progresse trois fois plus vite que la population, fragmentant les \n écosystèmes et accélérant le recul de la biodiversité. La forêt française, souvent perçue comme un atout, \n connaît une évolution qualitative préoccupante : si la surface totale augmente, la forêt primaire de \n feuillus recule au profit de plantations de résineux à vocation industrielle, moins résilientes, plus \n vulnérables et moins efficaces comme puits de carbone et réservoirs de biodiversité. Les participants \n soulignent que ces transformations produisent des inégalités spatiales nouvelles : périphéries éloignées, \n difficultés d’accès aux services et aux emplois, sentiment d’assignation à des espaces qui déterminent \n fortement les conditions de travail et les modes de vie. \n \n\n

L’espace numérique : matérialité, écologie, cognition

\n\n \n La discussion se tourne ensuite vers l’espace numérique, abordé d’abord sous l’angle de sa matérialité. \n Loin d’être immatériel, le numérique repose sur une infrastructure physique lourde (data centers, réseaux, \n terminaux) dont l’impact écologique et énergétique est important. La multiplication des centres de données, \n amplifiée par l’essor de l’intelligence artificielle, entraîne une croissance rapide de la demande \n d’électricité et contribue à relancer des projets industriels, notamment dans le secteur nucléaire, en \n France comme à l’étranger. Un exemple marquant est celui d’un grand fabricant de semi-conducteurs, qui \n consomme plusieurs dizaines de millions de mètres cubes d’eau par an, soit un ordre de grandeur dix fois \n supérieur à la consommation annuelle d’une ville française moyenne : l’industrie numérique entre ainsi en \n concurrence directe avec d’autres usages vitaux comme l’agriculture ou l’alimentation en eau potable. \n \n\n \n Sur le plan climatique, une part significative des émissions de gaz à effet de serre liées au numérique \n provient de la fabrication des terminaux, ce qui met en lumière le poids de la chaîne matérielle en amont, \n au-delà du seul usage. Les participants insistent aussi sur les effets cognitifs et attentionnels : le \n temps passé à l’écran hors travail, en particulier sous forme de vidéo, atteint des niveaux très élevés \n chez les 15–24 ans. La multiplication des notifications fragmente l’attention et correspond à l’équivalent \n de dizaines de mètres de contenu défilé quotidiennement sur smartphone. Ces éléments nourrissent les \n inquiétudes sur la santé mentale, non seulement des jeunes mais aussi des retraités, de plus en plus \n exposés à ces usages. \n \n\n

L’espace symbolique : famille, associations, politique

\n\n \n Enfin, l’espace symbolique est abordé à travers trois grandes « cellules de socialisation » : la famille, \n le monde associatif et l’espace politique. Les données présentées font apparaître une réduction de la \n taille des ménages, un recul du mariage et une montée de la monoparentalité. Cela crée un paradoxe entre \n la dilatation de l’espace physique (mobilité, extension urbaine) et le rétrécissement de l’espace \n symbolique de relation. La monoparentalité est identifiée comme un facteur majeur d’isolement et de \n fragilité matérielle et économique, appelant une prise en compte plus résolue de la part des pouvoirs \n publics. \n \n\n \n Du côté associatif, le taux global d’engagement demeure relativement stable, mais on observe une \n transformation qualitative : engagements plus ponctuels et revendicatifs, moindre continuité dans le \n temps, retrait des seniors et montée d’un engagement plus « consommateur » chez les jeunes. L’espace \n politique, souvent symbolisé par l’isoloir, apparaît fragilisé par une baisse tendancielle de la \n participation électorale, malgré un rebond récent, ce qui interroge la soutenabilité démocratique au \n regard des exigences minimales de participation. \n \n\n

Principales lignes de force dégagées

\n\n \n L’espace apparaît comme une catégorie structurante pour penser ensemble les mutations matérielles \n (urbanisation, mobilité, artificialisation), numériques (infrastructures, données, IA) et symboliques \n (famille, associations, politique) de la société française. [page:1]\n \n\n \n Derrière l’extension et la fluidification de l’espace (vitesse, mobilité, accès à des horizons lointains), \n se dessinent de nouvelles inégalités spatiales et des vulnérabilités sociales fortes : périphéries \n enclavées, accès inégal aux ressources, fragilisation des liens familiaux et associatifs, érosion de la \n participation politique. \n \n\n \n Le numérique, souvent perçu comme immatériel, est en réalité un espace doté d’une matérialité lourde, \n avec une empreinte énergétique, écologique et cognitive majeure ; il met en concurrence des usages vitaux \n (eau, énergie) et affecte profondément l’attention et la santé mentale. \n \n\n \n La doctrine sociale de l’Église offre une clé de discernement précieuse : considérer chaque type d’espace \n à partir de sa capacité à accueillir la présence de Dieu et à favoriser des relations justes, en \n distinguant espaces fermés (exclusion, isolement, accaparement) et espaces ouverts (proximité, mixité, \n participation). \n \n\n\n\n